l’Interview du Sénateur Mourad ABDIRASSOUL paru dans l’Hebdo de Madagascar le vendredi 1er mars N°0733

Mourad ABDIRASSOUL –  “Je souhaiterais qu’on arrive à mieux vivre ensemble entre Malgaches”

Il a crevé l’abcès. La proposition du sénateur Mourad Abdirassoul, premier questeur de créer une dix neuvième tribu Malgache pour les personnes d’origine indienne de Madagascar a reçu comme il se doit son lot de polémiques. L’économiste y voit pourtant une opportunité pour le développement de Madagascar et explique pourquoi.

 Lors d’une rencontre avec Le Gouvernement, vous avez fait une proposition au premier Ministre qui a surpris, et c’est un euphémisme, tout le monde. Pouvez-vous nous expliquer précisément ce dont il s’agit ?

Je l’ai expliqué. Il s’agit avant tout d’une proposition de loi encore en gestation.
Elle concerne les Malgaches d’origine indienne, les Karana comme l’on a tendance à les appeler, que je ne considère plus comme faisant partie des étrangers de ce pays. Beaucoup  ces familles sont présentes dans ce pays depuis deux cents ans et plus encore. Des documents attestent même de leur présence depuis le quatorze, quinzième siècle. Ils étaient déjà en relation avec les populations présentes à Madagascar. C’est pourquoi j’ai proposé au premier Ministre l’élaboration d’un une loi portant la création d’une dix-neuvième tribu à Madagascar.

 

Comment vous êtes venue l’idée ?

Avant d’être député, j’ai été enseignant. J’ai donné des cours à l’université d’Ankatso, à l’Inscae, et à l’Iscam. Et j’ai régulièrement abordé ce sujet avec mes étudiants. C’est en tant que sénateur que l’opportunité la plus grande s’est présentée pour me permettre d’aborder cette question. Il est stipulé dans la Constitution que le rôle d’un sénateur est de veiller aux intérêts des groupements économiques et sociaux.
Je pense que mettre cette problématique sur le tapis correspond complètement à la mission qui m’a été donnée par la République.

Pourquoi une telle demande ?

C’est une question de justice. Il faut que justice soit faite. Pourquoi, en Afrique, en Ouganda où au Kenya, dans l’océan Indien à Maurice, ces gens sont complètement intégrés ? Je sais par exemple qu’un décret a été émis au Kenya, soutenu par le gouvernement, pour faire des ressortissants d’origine indienne établis de longue date au pays, la quarante quatrième tribu. Le même cas de figure s’est présenté en Ouganda. Nous savons enfin que sur l’île voisine, Maurice, lorsqu’on désigne les habitants, on ne parle plus que de Mauriciens. Ce sont les personnes d’origine indienne, chinoise, européenne, qui font, avec les Créoles, l’île Maurice. Le fait donc d’être ressortissant d’un pays, la nationalité, ne devrait plus être basée sur la couleur de peau mais sur l’endroit, le pays où la personne est née où ses parents sont enterrés.

C’est aussi simple que cela ?

Moi j’émets l’hypothèse que si c’est le lieu de naissance d’une personne ou celui où sont enterrés ses parents qui doivent déterminer les critères d’appartenance à une tribu, alors tout est possible. Il ne faut pas oublier par exemple qu’aux États Unis, si la femme d’un couple malgache met au monde un enfant sur ce territoire, l’enfant obtiendra automatiquement la nationalité américaine. Si vous résidez en France pendant plus de cinq ans, dépendamment de votre manière de vous comporter dans le pays, il vous est possible de demander la nationalité française.

Reconnaissez-vous tout de même que la manière de penser, d’appréhender les choses n’est pas la même d’un pays à un autre ?

Ce qui pourrait, disons déranger les esprits, c’est peut-être le fait de parler de tribu.
Dans l’inconscient collectif, il ne peut y avoir que dix-huit tribus à Madagascar, pas plus. Mais pour moi, tout le monde vient d’ailleurs, d’Indonesie, de Malaisie, d’Afrique, des pays arabes. Un exemple très concret que je vous donne. Les ancêtres, les « Razambe » de mon chef de cabinet viennent des pays arabes, de La Meccque. Arrivés ici par la suite, ils se sont mélangés aux autres populations.

En somme, vous demandez que le droit du sol soit appliqué ?

Effectivement, ce qui rend les choses compliquées, c’est que c’est le droit du sang qui est appliqué à Madagascar. De ce fait, ce ne sont pas seulement les personnes originaires d’Inde qui sont concernés par cette problématique, mais aussi ceux venant des Comores, les personnes originaires d’Europe également. Alors oui, je demande en effet que le droit du sol soit appliqué à Madagascar.

Justement, pourquoi ces autres personnes, les chinois par exemple, ne ressentent pas le besoin comme vous le faites d’appartenir à une dix neuvième tribu ?

D’après l’Histoire, les Chinois se sont principalement implantés sur la côte est, où a été tracé et construit le chemin de fer, où ont été établis également les plantations. A l’époque, ce
Sont surtout À des hommes qui sont venus. Ils ont épousé les femmes du pays. Je dirais donc que l’intégration s’est faite de manière automatique. Il n’est pas étonnant de voir une personne ayant des traits chinois avoir un nom de famille, un prénom malgache. Quand ces gens se sont implantés à Madagascar, ils ont donné automatiquement des noms malgaches à leurs progénitures. Il est stipulé dans la Constitution que le rôle d’un sénateur est de veiller aux intérêts des groupements économiques et sociaux

Pourquoi est ce que, pour certaines populations, cette intégration s’est faite automatiquement et pas pour d’autres ?
Je dirais que chacun a sa manière de s’intégrer, chacun a ses coutumes, sa manière de faire. Pour les populations d’origine indienne par exemple, il y a deux types de population. Les musulmans et les hindous. Chacune de ces populations possède ses propres coutumes ancestrales, ses propres tabous. Quand les Chinois ont épousé des Malgaches, leurs enfants ont automatiquement obtenu la nationalité malgache. À aucun moment, le problème ne s’est posé pour eux. Le problème ne s’est en fait pas posé pour ceux qui ont épousé des Malgaches. Je suis l’exemple vivant qui illustre toute cette problématique. Mon aïeule est malgache. Mon grand-père est un apatride. Il n’a pas pas de nationalité. J’ai pu avoir ma nationalité malgache grâce à ma grand-mère. Je suis extrêmement fier de vous dire que j’ai fait mon service national. J’ai servi ma patrie. J’ai épousé une Malgache. Mes enfants sont donc nés de père et de mère malgaches même si je leur ai donné des prénoms musulmans. Le problème ne se pose pas pour moi. Je ne me bas pas pour moi, je le fais pour le pays.)

La question du mariage constituerait donc l’un des principaux blocages ?

Vous ne pouvez pas forcer une personne dont ce n’est pas la coutume de se marier avec une personne ayant une origine différente de la sienne. On ne peut pas par exemple vous forcer, en tant que catholique à épouser un musulman alors que ce n’est pas votre conviction. Cependant, des exceptions confirment toujours la règle. L’épouse de maître Olala est d’origine indienne mais elle a accepté d’épouser un non musulman. La femme du bijoutier Pala, qui n’est plus de ce monde, est également Malgache. Mais il est également vrai qu’il est plus rare de voir une femme d’origine indienne épouser un homme qui n’est pas du même origine qu’elle. Cela dépend de tout un chacun enfin de compte.

Le problème concernerait finalement une population qui a un peu plus de mal à se mélanger avec les autres. La création d’une dix-neuvième tribu serait-elle vraiment la solution ?

Considérons, si vous le voulez bien, l’intérêt supérieur de la nation. Sur les 105 000 personnes environ d’origine indienne vivant à Madagascar, un nombre assez conséquent possède déjà la nationalité malgache. Un grand nombre possède également la nationalité française. Tout part, en fait, de la colonisation et de l’année où Madagascar a obtenu son indépendance. Ceux qui étaient nés avant 1960 ont pu demander la nationalité française. Qu’ils étaient déjà malgaches ou pas d’ailleurs. Parmi ces gens, ceux qui n’avaient pas d’argent, ne savaient pas où s’adresser, le fait qu’ils étaient analphabètes constituait également une difficulté, n’ont pas pu le faire. À l’Indépendance, où le sentiment nationaliste était exacerbé, ils n’ont pas non plus été reconnus par l’État malgache. Ce sont eux aujourd’hui les apatrides.

Paradoxalement, ils vivent sans problèmes majeurs au sein de la société. La plus grande crainte ne se situe-t-elle finalement pas dans le fait de voir le pouvoir économique échapper aux Malgaches ?

En effet ceux qui possèdent la nationalité française, les grands opérateurs que l’ont connaît aujourd’hui, possèdent également la nationalité malgache. En tant qu’opérateurs économiques, ils mettent plus en avant leur nationalité française car cela sert mieux leurs affaires. Ils peuvent de ce fait également être considérés comme des étrangers. Et en tant que tels, ils ont parfaitement le droit d’utiliser leur capitaux ailleurs. Voilà pourquoi je dis, ne laissons pas s’échapper ces capitaux, faisons en sortes qu’ils restent au pays. Si ces personnes font partie intégrante d’une tribu à Madagascar, ils n’iront pas ailleurs. C’est donc pour l’intérêt supérieur de la nation que je fais cette proposition de loi et non pour protéger des intérêts économiques. On dit que 50 % de la richesse économique de Madagascar sont aux mains des groupes de personnes d’origine indienne. À mon avis c’est là que se situe
le risque.

Exactement, d’où le tollé général qui a suivi votre intervention au sénat. Quand on dit : cette histoire de dix-neuvième tribu est juste une velléité pour s’accaparer des terres, que répondez-vous ?

Mais les personnes d’origine indienne accusées de s’accaparer les terres ont aussi la nationalité malgache. Ce sont des Malgaches ! Ils peuvent parfaitement acheter des terres ! Toutes les grandes entreprises que vous connaissez ont acheté et possèdent des terres. En toute logique, il n’existe donc pas de terres aux mains d’étrangers. Les étrangers pour moi sont ceux qui sont arrivés dans les années 80, dans les années 2000. Ceux qui sont nés avant 1960 et ont mis au monde leurs enfants dans ce pays, ce sont eux, pour moi les « Karana » gasy. Pourquoi serait-ce un problème ? Les Malgaches qui partent en France, aux États-Unis, aux Canada obtiennent la nationalité française, américaine, ou canadienne. Pourquoi en serait-il autrement chez nous ?

Parce que même en ayant plusieurs nationalités, la personne, de retour au paysne devra choisir qu’une seule. Madagascar ne considère pas la double nationalité n’est-ce pas ?

Voilà pourquoi je dis, obligez ces personnes qui développent leurs affaires dans le pays à choisir leur nationalité malgache. Ils resteront ainsi ici et contribueront à  développer le pays au lieu d’aller placer leur argent ailleurs. Savez-vous que c’est à Maurice, La Réunion ou en Afrique du Sud que se font actuellement les  investissements ? Pourquoi ne pas réglementer en disant à ces personnes, puisque vous êtes Malgaches, c’est ici que vous devez investir. Voilà où je veux en venir. Voilà pourquoi je parle d’intérêt supérieur de la nation.

Pourquoi obliger ?
En malgache, nous avons cette expression qui parle de «   basin’ariary fito   », littéralement un pistolet coûtant sept ariary. J’avais discuté une fois avec une  personne possédant la nationalité française. Elle m’a demandé pourquoi demander une nationalité malgache en notre faveur? On est bien avec notre nationalité française, m’a repondu cette personne. D’où l’expression. La nationalité malgache n’intéresse pas les riches mais ne peut être obtenue par les pauvres, dont beaucoup sont apatrides.

Les capitaux fuient, dites-vous, sans doute aussi parce que les personnes d’origine indienne détentrices de ces capitaux fuient l’insécurité et le kidnapping dont ils sont souvent victimes. La création d’un dix-neuvième tribu pourrait-elle être une solution au problème ?

Ce que vous dites est vrai en partie. Il est vrai que ces personnes sont particulièrement visées par le phénomène. Mais le problème de l’insécurité concerne tout le monde. Il est malheureux de voir que tous les politiques qui se sont succédé ont promis de résoudre ce problème mais sans succès. Sans résultats probants. On avait toujours pensé que les affaires de kidnapping ne concernaient que les Karana. Aujourd’hui nous constatons malheureusement que tout le monde est concerné, jusqu’au paysan, attaqué par les daholo au fin fond de sa brousse. Nous avons laissé faire, l’État a laissé faire. Il n’a pas résolu le problème. Le mal s’est généralisé. L’État doit jouer pleinement sa fonction régalienne qui est d’assurer la sécurité de tous les Malgaches.

De qui finalement êtes-vous le porte-parole Mourad Abdirassoul ?

Des enquêtes ont été faites concernant les apatrides, notamment par le haut commissariat aux réfugiés. Un film sur l’apatride a été sorti. Mais jusqu’à présent il est difficile de connaître réellement le nombre d’apatrides à Madagascar. Parce que les gens ont peur d’être poursuivis par l’État. Ils se cachent depuis maintenant plusieurs générations. Il faut rappeler qu’en 2024, les Nations unies recommandent que tous les apatrides obtiennent une nationalité. Je souhaiterais qu’on arrive, tous, à mieux vivre ensemble entre Malgaches. Je n’ai pas d’autres intentions, aucun intérêt à protéger. Je viens d’une famille modeste. Ce pays m’a accepté comme étant un de ses fils. Je suis en ce moment en charge du district de Manjakandriana et les gens m’ont accepté comme l’un des leurs. Si réellement l’idée de créer une dix neuvième tribu malgache paraît difficile, pour un mieux vivre ensemble, au moins donnons la nationalité à ceux qui sont nés, qui ont vécu longtemps sur cette terre et
qui n’a que Madagascar pour pays.

Propos recueillis par Rondro Ramamonjisoa (HEBDO de Madagascar)