INTERVIEW de Rivo RAKOTOVAO, Président du Sénat

En quelques années, le président du Sénat a tout connu : les honneurs, la mise au ban ou encore la marginalisation. Aujourd’hui, il tient les rênes de la Chambre haute, qui est la seule institution qui se dresse devant la mécanique implacable du parti Orange. Entretien à bâtons rompus avec Rivo Rakotovao, qui n’élude aucun sujet.

«Nous sommes une institution
de contre-pouvoir, non pas anti-pouvoir»

Vous êtes l’objet d’attaques régulières de l’Administration. Ce rôle de bouc-émissaire constant ne vous incommode-t-il pas ?
Nous vivons dans une situation paradoxale. Le Sénat est une institution de stabilité et un contre-pouvoir parlementaire et législatif pour éviter les abus de pouvoir, même si le président de la République est en haut de la pyramide et qu’il a été élu au suffrage universel. La Chambre haute n’est pas un “anti-pouvoir”. Le Sénat est l’une des bases de la République. À ce que je sache, nous avons choisi de suivre le système républicain, non pas celui de la monarchie ou de la dictature. Les sénateurs ont accordé au président de la République le pouvoir de légiférer par ordonnance en février 2019, à la majorité absolue. Imaginez les blocages qui se seraient produits si, à l’époque, nous avons succombé au “jeu politique”. Les tenants du pouvoir avaient craint cette situation car le HVM est majoritaire au sein de l’institution. Je cite souvent cet exemple pour signifier que, pour nous, l’intérêt supérieur de la Nation prime au-delà des ambitions politiques et des visées personnelles. Si nous jouons notre rôle de contre-pouvoir, cela ne signifie pas que nous nous dresserons en tant qu’obstacles durant le mandat du chef de l’État.

C’était le seul cadeau que vous avez fait au président de la République…
…Ce n’était pas le seul ! Mais en retour, il a clairement signifié qu’il allait dissoudre le Sénat. Mon analyse politique est simple : il pense que nous sommes des éléments incontrôlables. Il veut que nous ne soyons qu’une simple chambre d’écho ou une boîte aux lettres. Loin de moi de faire référence à la Chambre basse. Même quand j’étais ministre, il fallait toujours entrer dans les détails des textes et persuader les sénateurs du bien-fondé d’une telle ou telle loi. C’est le rôle du Sénat. Il semblerait que cela dérange le président de la République, même si le Sénat n’a pas de pouvoir de voter une motion de censure. Il a un rôle d’organe consultatif pour le gouvernement sur les questions économiques, sociales et d’organisation territoriale.

Le locataire d’Iavoloha a clairement affiché son intention de dissoudre le Sénat. Il est encore revenu à la charge à travers la Loi de finances initiale (LFI) qui prévoit dans ses annexes un référendum constitutionnel ainsi que des élections sénatoriales anticipées. Vous vivez donc vos derniers mois dans cette institution ?
Le ministre de l’Économie et des Finances a annoncé clairement la tenue de référendum et les sénatoriales anticipées. Nous respecterons le processus si c’est la volonté du président de dissoudre le Sénat, mais il y a des voies que l’on doit suivre et respecter. Une loi organique prime-t-elle sur la Constitution qui dispose que le mandat des sénateurs est impératif ? J’insiste toujours sur cette question de la légalité. Une révision constitutionnelle doit passer par le Parlement. Si le chef de l’État pense que la dissolution du sénat est le moyen de faire avancer le pays, cette décision lui appartient, mais il faut respecter la Constitution. Le président de la République doit être le premier à respecter le texte fondamental. Il est étonnant de la part de la Haute cour constitutionnelle (HCC) de ne pas avoir extirpé cette ligne sur les sénatoriales anticipées et sur le référendum. Évidemment, l’Administration ne veut que des parlementaires béni-oui-oui qui vont accepter toutes les propositions. Le Sénat est-il donc réellement inutile ou est-ce à cause de la présence en majorité du HVM ? Andry Rajoelina veut-il revenir au temps du parti unique?

Certes, le pluralisme d’idées est utile, mais les expériences récentes nous montrent que les crises institutionnelles, nées de l’absence de majorité stable, freinent souvent le développement. D’ailleurs, vous l’aviez appris à vos dépens quand vous étiez aux manettes…
Effectivement, deux écoles se confrontent. D’une part, certains politiciens veulent qu’il n’y ait qu’une seule formation politique qui gouverne, car, d’après eux, il est difficile pour un pays comme Madagascar de mener des débats d’idées. Les partisans de cette thèse ne veulent aucune critique. En somme, ils estiment qu’une majorité stable est nécessaire dans la Grande île. L’hypothèse est belle sur papier, mais est-ce une bonne chose pour le pays ? Je ne suis pas de cette école. Quand nous étions au pouvoir, nous avons accepté les débats. Nous avons même accepté que des personnalités, qui n’étaient pas issues de notre tendance politique, aient pris part au gouvernement.
C’était peut-être notre faiblesse car, à la sortie, nous nous sommes trouvés affaiblis. Nous ne regrettons pas d’avoir agi ainsi, car nous sommes sortis d’une longue crise politique, ne l’oublions pas. Il est toujours préférable d’avoir une pluralité d’idées pour avancer. Aujourd’hui, du plus haut sommet de l’État jusqu’au niveau des fokontany, les détenteurs de mandat doivent s’aligner aux couleurs du président. Cependant, ostraciser ceux qui n’ont pas les mêmes idées que les tenants du pouvoir, ne va pas faire avancer le pays. Nous avons besoin de débats contradictoires. C’est le jeu démocratique. En 2018, les élections ont été loin d’être parfaites, mais j’ai joué la carte de l’apaisement en exhortant tout un chacun à accepter les résultats. Mais la situation actuelle nous préoccupe, c’est la raison pour laquelle notre parti est monté au créneau.

Éclairez-nous sur l’épisode du vendredi 13 décembre 2019. La dernière navette législative de la LFI n’a pas été reçue par les députés. Le Sénat a été accusé d’avoir voulu bloquer le texte.
C’était une vraie mascarade. Avant l’ouverture de la session budgétaire, j’avais personnellement interpellé le Premier ministre pour que la LFI puisse être rendue accessible par les parlementaires en première lecture. L’examen du projet de la LFI, qui était d’ailleurs l’objet de la deuxième session ordinaire de la Chambre basse, n’a débuté qu’après les communales.
Les députés étaient partis faire campagne pour leur candidat. Le gouvernement a attendu jusqu’à la dernière minute pour transmettre le texte. Le 30 novembre, les députés ont adopté le projet, au terme d’un vote express d’à peine trois jours. Les sénateurs ont eu moins de 15 jours pour l’étudier et pour procéder au vote, contre 60 jours comme la loi le prévoit initialement. Nous n’en n’avions pas tenu rigueur, même si ce délai ne respectait pas la loi. Or, en plus de la LFI, nous avions dû examiner sept propositions de loi qui nous sont parvenues les 12 et 13 novembre. Nous n’avons reçu le texte de la LFI qu’à 19 heures la veille. C’est à se demander si la LFI a été rédigée de manière sérieuse.

Pour vous, c’était donc un acte prémédité…
Je ne pense pas que tout ait été prémédité. Ces tergiversations étaient dues à la lenteur administrative et à un dilettantisme dans l’exercice du pouvoir. La LFI est pourtant fondamentale. Nos amendements ont porté sur la base de ces constats : le manque de clarté et de sincérité ainsi que le non-respect de la loi. Nous avions pointé du doigt la notion de priorité qui a été choisie dans cette loi. D’ailleurs, les sénateurs n’ont pas manqué de dénoncer le flou autour du fonds de réserves de presque 770 milliards d’ariary, soit plus de 8% du budget total, qui seraient consacrés à des réserves sans destination précise. Quand nous avons posé cette question au ministre de l’Économie et des Finances, il nous a tout simplement indiqué que ce sont des provisions. Les 200 milliards consacrés aux fonds souverains pour les projets présidentiels ouvrent aussi une boîte de Pandore pour la gabegie.

Aviez-vous reçu des explications claires sur cette question ?
On nous a juste répondu : “c’est de la politique. Le président de la République a ses projets et ses priorités”…

…C’est ce que le ministre de l’Économie et des Finances vous a répondu ?
Oui. C’est pour cela qu’on insiste sur ce manque de clarté et de sincérité. Même pour un détenteur d’un simple compte courant auprès d’un établissement bancaire, pour retirer un certain montant, la banque vous demandera à quoi cela vous servira. Dans le cadre de la gestion de l’État, nous parlons de deniers publics issus des contribuables. On veut nous faire comprendre que le président a été élu et qu’il a donc les coudées franches pour faire ce qu’il veut. C’est inacceptable!
Pour le cas du fonds souverain, sa légalité est douteuse. En droit comparatif, dans certains pays, un cadre législatif les encadre. Certaines mesures de la LFI sont également discutables. Le maïs et le blé sont frappés d’une taxe de 20%. Cela engendrera de graves répercussions. N’oubliez pas que nos paysans ne vendent que trois ou quatre mois dans l’année. Après ils deviennent de simples acheteurs. Les éleveurs doivent acheter des provendes, dont les 65% sont constitués de maïs. Les prix vont sûrement augmenter avec le lot de conséquences que cela entraînera. Je ne comprends pas la finalité des autres manœuvres : l’État veut promouvoir les exportations tout en soutirant un acompte prévisionnel de 2% en matière d’Impôt sur les revenus (IR) et d’Impôt synthétique (IS) sur les importations des biens; alors qu’à rebours, les concessionnaires automobiles sont favorisés à travers un régime suspensif. Je ne pense pas que le secteur automobile soit réellement prioritaire pour bénéficier d’une telle mesure. Ne faudrait-il pas favoriser la création d’emplois en détaxant le matériel pour les soudeurs, les charpentiers, les coiffures, etc. ? Nous avons expressément signifié au ministre de l’Économie et des Finances qu’il instrumentalisait la LFI en tant qu’outil politique.

Le président a clairement signifié qu’il allait dissoudre le Sénat

Vous êtes donc resté sur votre faim ?
Nous n’avons pas eu les réponses escomptées. Quand le ministre de l’Économie et des Finances était au pied du mur, il nous avait constamment sorti la phrase bateau : “c’est un velirano, une promesse faite par le président”. L’exercice du pouvoir ne doit pas être ainsi. Le mandat a été “prêté” par les électeurs.

Dans cette logique d’affrontement perpétuel, votre position est-elle tenable à la longue ?
Nous n’allons rien lâcher, car nous avons en tête l’intérêt supérieur de la Nation. Nous faisons notre travail. Si l’on ne regarde que cet épisode de la LFI, un glissement dangereux vers une dictature se produit. Certes, cette loi est ambitieuse, mais il y a de nombreuses zones d’ombre qui méritent d’être éclaircies.

Au lendemain de l’accession au pouvoir de Andry Rajoelina, les citoyens ont craint que le Sénat ne tombe dans son escarcelle. Or, vous avez su garder le cap. Comment avez-vous convaincu les sénateurs ?
Le président du Sénat a son rôle et les groupes parlementaires aussi. Nous nous campons fermement sur notre rôle de contre-pouvoir qui est ancré dans la démarche des sénateurs. Si le fait de réclamer la transparence, le respect de la loi, de la bonne gouvernance… est seulement inhérent au rôle des opposants, alors nous acceptons volontiers ce beau rôle. À la veille de la campagne pour les législatives, le chef de l’État avait inauguré le lancement des travaux de la RN 44. Or, l’appel d’offres pour les chantiers n’a été diffusé qu’aujourd’hui (l’entretien a été réalisé le 7 janvier, NDLR). Nous avons demandé des explications au ministre de l’Économie et des Finances, mais rien n’a été avancé. Nous devons parler et dénoncer ces dérives. La loi électorale exige clairement la neutralité de l’Administration et l’impartialité des services publics, durant la période de campagne électorale.

Du premier au dernier jour de son mandat, le président Hery Rajaonarimampianina avait subi des actes de déstabilisation

Comment jugez-vous l’exercice du pouvoir de Andry Rajoelina ?
Honnêtement, il veut aller vite. Il est clair que Madagascar a une population jeune qui a été séduite par le programme du président. La jeunesse est une valeur intrinsèque et, d’ailleurs, le chef de l’État en est fier. Cependant, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Je ne vais pas parler de son entourage qui veut verrouiller le pouvoir.

Comment appréciez-vous les choix politiques du Président, comme les investissements massifs dans les infrastructures ?
Ces investissements en infrastructures amènent la croissance. Nous avons besoin de près de 500 millions de dollars pour avoir ne serait-ce qu’un point de croissance. Il est plus facile d’investir dans le tourisme ou dans les infrastructures urbaines, par exemple, que dans le secteur primaire. Or, il est important de trouver un équilibre entre la population urbaine et rurale. Il faut “tracter” les 80% de la population. La redistribution de la richesse fait toujours débat. Les infrastructures sont vitales, mais il faut un État juste et redistributeur, sinon nous n’allons faire que creuser les fossés de l’inégalité. Aujourd’hui, on parle davantage d’accroissement des périmètres irrigués que de la productivité. Néanmoins, 70% des efforts doivent être effectués en faveur de la productivité, sinon les paysans demeureront des “réfugiés”. Ceci explique pourquoi les zones, qui sont censées être riches, sont pauvres. Le taux de productivité y est faible.

Les deux anciens présidents se sont rencontrés en France, c’est une bonne chose

Quel sont vos sentiments quand l’Administration actuelle inaugure les projets que vous avez lancés ?
Je suis content car on ne peut pas voiler la vérité. C’est la continuité qui fait l’État. Je me souviens qu’en 2014, nous avons signé les accords pour la construction du nouveau terminal de l’aéroport d’Ivato. Que cela soit le président Andry Rajoelina ou un autre qui nous ait succédé, il est idéal que nous ayons mis en place une assise forte pour le pays. En 2014, nous avons débuté par un contexte très difficile. Madagascar était mis au ban par la communauté internationale. Aujourd’hui, le taux de croissance est stable et soutenu, même si pour les citoyens il est assez difficile de constater cette réalité, mais au niveau macroéconomique ces indicateurs sont importants. La réputation de la Grande île s’est améliorée. Même si le régime actuel veut tout effacer.

Andry Rajoelina semble être en éternelle campagne. Cette approche est-elle légitime ou logique ?
L’ouvrage Mensonges d’État (Philippe Pascot) met en relief les réalités politiques dans le monde qui se divisent en deux : ceux qui agissent et qui communiquent et ceux qui vendent ce qui n’existe pas. D’un côté, Hery Rajaonarimampianina n’a pas su mettre en avant ses nombreuses réalisations. De l’autre, vouloir communiquer à tout prix quand rien n’avance – comme c’est le cas actuellement – est dangereux. Les citoyens se réveilleront au lendemain du spectacle. J’espère vraiment que l’Administration puisse avancer pour qu’elle ne subisse pas les revers de son inefficacité. Hery Rajaonarimampianina a été vaincu, mais cela ne veut pas dire qu’il doit être réduit au silence. Pour notre parti, le chemin démocratique doit être arpenté à travers les élections.

Justement, après avoir subi de multiples défections, comment votre parti, le Hery Vaovao ho an’ny Madagasikara (HVM), se porte-t-il?
Au début du mandat de Andry Rajoelina, nous avons craint le pire. Mais finalement, les défections étaient une bonne chose : une décantation naturelle s’est produite. Cela nous a permis de voir les attitudes des uns et des autres. Ceux qui sont restés dans les rangs sont les “vrais” HVM. Nous sommes encore nombreux. Néanmoins, rares sont ceux qui ont gouverné ou qui ont eu un mandat public qui sont restés dans notre formation. Les personnes auxquelles nous avons fait confiance étaient devenues des adversaires politiques.
À chacun ses raisons. Mais, effectivement, il est difficile de se reconstruire. C’est la raison qui nous a poussés à ne pas nous précipiter pour prendre part aux différentes élections. Nous ne savions pas en qui faire confiance. Nous avions rebâti à partir des cendres du parti, même si nous ne savions pas si quelques étincelles subsistaient dans l’âtre. Nous avons décidé de ne soutenir personne au deuxième tour de la présidentielle. Nous avons préféré attendre. Nous avons respecté le choix du peuple et nous avons laissé celui qui était élu mener sa politique car nous avons vécu l’amère expérience de 2014. Du premier au dernier jour de son mandat, le président Hery Rajaonarimampianina avait subi des actes de déstabilisation.

Quelle sera la stratégie et la ligne de conduite adoptée par le HVM ?
Nous n’avons pas pris part aux législatives et aux municipales, le doute plane encore sur les sénatoriales, mais nous seront présents à cette échéance à laquelle nous nous préparons. On ne peut pas prédire les résultats, mais nous allons nous battre.

Le HVM n’est l’adversaire de personne. Le HVM ne sera jamais le TIM, et vice-versa.

Le HVM se muerait-il en un « vrai » parti politique, non plus une formation circonstancielle ?
Dès le départ, nous étions structurés. Cependant, de manière rétrospective, je déplore que les personnes qui ont pris la tête du parti aient rejoint l’autre rive. C’est peut-être la raison des difficultés du parti. Aujourd’hui, de nombreux élus sont sympathisants du HVM. Alors, serait-on tenté de me juger : pourquoi est-ce que je reste HVM ? C’est ma conviction et au sein du HVM il n’y a rien à distribuer, contrairement aux déclarations d’un ancien ministre qui était cadre du HVM durant quatre années et demie. Il avait dit de manière éhontée : “Le HVM était une occasion à saisir qu’il ne fallait pas rater”.
Nous sommes en pleine phase de restructuration et de consolidation. Nous nous planchons sérieusement sur un projet de société. En parallèle, nous analysons structurellement le HVM car nous reconnaissons que parti est encore faible. Néanmoins, nous avons des acquis, dont nous sommes fiers. Je le dis souvent à nos membres : “Soyons fiers de ce que nous avons fait pour le pays”.

Comment est votre relation avec l’ancien président Hery Rajaonarimampianina ?
Il n’y a aucun problème entre nous. Nous avons une relation d’amitié de longue date, mais une fois qu’il a été élu, j’ai fait la part des choses. Un président de la République ne devrait plus avoir d’amis dans l’exercice de ses fonctions. J’étais son ministre, mais je ne me suis jamais vanté d’avoir des relations étroites avec lui.

Ces derniers temps, il y a eu un rapprochement avec le Tiako i Madagasikara (TIM) de l’ancien président Marc Ravalomanana et le HVM.

Cette relation est-elle amenée à s’inscrire dans la durée ?
Le HVM n’est l’adversaire de personne. Le HVM ne sera jamais le TIM, et vice-versa. Nous n’avons pas soutenu Marc Ravalomanana au second tour car nous avons notre idéologie. Mais le pays a besoin d’idées en commun. Les deux anciens présidents se sont rencontrés en France, c’est une bonne chose. Ils ont le droit de parler et de discuter de la situation du pays.

Comment appréciez-vous les agissements de la HCC ?
La HCC doit être la balise du pays. Ce n’est pas un rôle facile. Elle doit faire systématiquement respecter la constitutionnalité et la régularité des textes. Ce que je reproche à la HCC est la logique de ses décisions. Elle avait déjà donné son avis sur l’impérativité du mandat des sénateurs. Alors, j’ai attendu que la HCC extirpe les sénatoriales de la LFI, mais elle les a maintenues. La tenue d’élections sénatoriales anticipées en 2020 a été confirmée par les juges constitutionnels qui avaient déjà statué sur le mandat impératif des Sénateurs, qui ne peut ni être écourté, ni être prolongé. Les membres de la HCC seraient-ils entrés en contradiction avec leurs décisions ? La Cour doit être une balise mais si elle devient un outil politique, nous basculerons dangereusement vers des rivages de la dérive. Les juges constitutionnels doivent “protéger” la vérité.
La situation actuelle ne nous rassure guère : il y a une interprétation large de la Constitution qui réclame pourtant une interprétation stricte. Certaines voix s’élèvent pour défendre la cour qui devrait, selon elles, s’ériger en tant qu’organe de régulation, ce qui n’est mentionné nulle part. Le 25 mai 2018, la HCC avait ordonné au président Hery Rajaonarimampianina de dissoudre le gouvernement. Cette cour n’a pas ce pouvoir. Malheureusement, l’ancien président avait respecté cet avis.

Même quand j’étais Président par intérim, on m’avait critiqué de manière très virulente de ne pas avoir suffisamment protégé et aidé l’ancien président

Justement, Hery Rajaonarimampianina avait accordé beaucoup de concessions quand il était à la tête du pays. Ne regrettez-vous pas ces largesses ?
En tant qu’être humain, il y a toujours une part de regrets quand on voit la tournure actuelle des évènements. Peut-être étions-nous trop laxistes ou avions-nous accordé trop de largesses ? Même quand j’étais Président par intérim, on m’avait critiqué de manière très virulente de ne pas avoir suffisamment protégé et aidé l’ancien président, alors que les doutes étaient persistants.
Mais à l’époque j’avais fait ma réflexion. J’avais eu peur que le pays revienne en 2009, à la case départ. Si je n’avais pensé qu’à moi-même, quand j’avais senti que les élections tendaient vers la défaite de Hery Rajaonarimampianina, j’aurai pu agir autrement… Mais je n’ai pas succombé à cette tentation. Mon patriotisme a pris le dessus.

Quand vous étiez président par intérim, vous étiez entre le marteau et l’enclume. Votre position était très difficile. Ce qui rappelle un peu la situation actuelle…
Paradoxalement, c’était au sein de notre parti que j’avais eu les critiques les plus acerbes. À l’extérieur de notre formation, on avait considéré mon geste comme de la lâcheté ou de la faiblesse. Même le Premier ministre avait eu cette réflexion. J’étais entièrement convaincu que les acquis démocratiques étaient à protéger.
Cependant, comme je l’ai dit, les discours actuels me rendent triste. Ils ravivent l’ambition de notre parti. Ils veulent faire croire que rien n’a été fait auparavant et que la stabilité est revenue par magie. Pour le président de la République et ses sympathisants, on dirait que le pays est né en janvier 2019. Je suggère au chef de l’État d’arrêter ses discours clivant. Nous serons les premiers à applaudir s’il réussit son mandat.

La mise en place de la Haute cour de justice (HCJ) fait trembler de nombreux anciens dépositaires de l’autorité publique. Que pensez-vous de ces actions visant notamment les anciens barons de l’administration Rajaonarimampianina ?
Quelles seraient les réponses de l’administration actuelle si d’aventure nous demandions d’où viennent les fonds qui ont servi à accueillir le Pape François ou à bâtir les infrastructures ? Est-ce qu’il y a eu un appel d’offres ? Que penseraient le Président et son équipe quand ils quitteront le pouvoir s’il y a un procès pour ce dossier ? Personnellement, je ne serai pas l’instigateur de ces questionnements et de ce procès car j’ai déjà gouverné et certaines situations nécessitent de prendre des mesures adéquates. Il faut souvent agir avec célérité quand on gouverne.
C’est pour cela que l’on accepte qu’il y ait des fonds de réserve auprès de la présidence de la République ou du ministère de l’Économie et des Finances. Mais cela ne veut pas dire qu’ils doivent aller jusqu’à 10% du budget total de l’État. Pour la HCJ, il faut y aller en douceur. Nous avons de nombreux exemples dans le monde qui montrent que la justice est souvent instumentalisée en tant qu’outil de vengeance en politique. Ce qui n’est pas du tout sa fonction première.

politika.mg:Interview de Rivo Rakotovao, président du Sénat

Propos recueillis par Raoto Andriamanambe